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lundi 16 septembre 2019

Jean Duchon



Jean Duchon est mort la semaine dernière à 70 ans, ses obsèques ont eu lieu vendredi à Saint-Antoine-l'Abbaye, où il s'était retiré depuis une vingtaine d'années, tout en continuant ses recherches à l'université de Grenoble. Son nom ne dira probablement rien aux historiens des sciences, mais il est important de lui rendre hommage sur theuth. Il était surtout connu pour ses travaux mathématiques, je n'en évoquerai que deux. Les splines de Duchon sont, disons de façon imagée, des fonctions assez simples qui permettent d'approcher des fonctions plus compliquées (taper "splines de Duchon" ou "thin plat spline" sur un moteur de recherche). Jean Duchon a fait aussi avancer la résolution de l'équation de Burgers. Le début de la notice de wikipédia dit: "L'équation de Burgers est une équation aux dérivées partielles issue de la mécanique des fluides. Elle apparaît dans divers domaines des mathématiques appliquées, comme la modélisation de la dynamique des gaz, de l'acoustique ou du trafic routier ". D'autres chercheurs expliqueront mieux cet apport en mathématiques dites appliquées.

Comme nous avons partagé plusieurs années le même bureau au département de mathématiques de Lyon, j'ai pu me pénétrer de sa façon originale de travailler. Il était l'antithèse de la superficialité, il publiait peu et uniquement lorsqu'il avait résolu les problèmes qu'il s'était proposés. Cette attitude, considérée comme un peu vieille France, tranchait avec la méthode américaine qui consiste à publier coûte que coûte, quitte à inonder les revues d'articles où l'on a bricolé les hypothèses jusqu'à obtention d'un résultat apparemment nouveau. En outre, il tentait de rédiger au maximum en français, ce qu'on juge souvent comme une marque d'infériorité face au niveau international. Il était évidemment absolument imperméable aux indicateurs du type facteur H ou classement de Shanghaï. Chercheur titulaire au CNRS, il s'était mis "à mi-temps" pour pouvoir se livrer honnêtement à d'autres activités, il considérait qu'il gagnait assez ainsi. Le CNRS lui envoya un chargé de mission en ressources humaines pour lui expliquer comment gérer une carrière. Ce monsieur, d'ailleurs plutôt aimable, me demanda donc de sortir une heure ou deux du bureau pour pouvoir parler seul à seul à ce météorite. Cette démarche des autorités était à peu près aussi ridicule que celle qui consisterait à envoyer au pape un conseiller en communication pour améliorer sa propagande en faveur de l'athéisme.

Dans les années 1990, Jean Duchon voulait "comprendre" l'équation d'Euler, c'est-à-dire les équations de D'Alembert-Euler qui régissent les mouvements des fluides parfaits, il voulait comprendre vraiment les phénomènes de turbulence. Bref, il vivait de l'intérieur les fondements mathématiques de l'hydrodynamique. C'était l'époque où se mettait en place l'édition des œuvres complètes de D'Alembert. Il a facilement accepté de se pencher sur le Traité des fluides, sur l'Essai sur la résistance des fluides et sur de nombreux mémoires délicats des Opuscules mathématiques. Il n'était pas question, pour lui, de voir les choses en gros et de dire que les passages obscurs de l'auteur pouvaient être sautés. Sa ténacité et sa rigueur, ainsi que celle d'Alain Coste, disparu l'an dernier, furent déterminantes pour donner au groupe d'édition des O.C. de D'Alembert le courage de s'attaquer aux mémoires des neuf volumes d'Opuscules. En effet, nombre de ces mémoires, rédigés dans un style parfois surprenant, décourageaient souvent les historiens des sciences. Cette ascèse, parfaitement non rentable pour une carrière, a débloqué plus d'une situation et permis au groupe de se mettre un peu mieux dans la peau de D'Alembert, non seulement pour saisir l'élaboration des équations des fluides, mais aussi pour faire son chemin dans la "crise de l'hydrodynamique", c'est-à-dire dans cet univers où la théorie et les expériences semblent diverger, au-delà même du "paradoxe de D'Alembert", des écoulements de Borda, etc.

Ce rôle, disons, de conseiller scientifique, non historien de métier mais lucide sur les anachronismes, a été continué par Marc Massot et largement à la base de la thèse d'Alexandre Guilbaud en 2007. Tout ce processus a permis la publication de plusieurs volumes des Opuscules, alors que cette tâche paraissait hors de portée à court terme. Jean Duchon, qui avait aussi une formation d'ingénieur géographe a également participé à divers travaux d'histoire des mathématiques et de géodésie, sans jamais signer un seul article sur ces sujets. A l'heure où on parle beaucoup d'histoire par en bas, je ne sais si l'on doit considérer l'apport de Jean Duchon à l'histoire des sciences comme venant d'en bas, mais en tout cas il vient de côté et il était donc nécessaire que theuth sache lui rendre hommage.

Pierre Crépel








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